Expériences sur le terrain:
Les membres du Réseau à travers le monde
La randonnée de l’espoir
Par Ayesha Harji, Université Dalhousie
Il y a quelques années, mon père m’a invitée à aller escalader avec lui le mont Kilimandjaro, en Tanzanie. Malheureusement, je venais alors de signer un contrat pour un emploi d’été, et j’ai dû refuser la proposition de mon paternel. Ma décision de rester à la maison, cet été-là, demeure l’un de mes plus grands regrets. Par conséquent, à l’été 2005, lorsque mon père m’a demandé de nouveau si je voulais me joindre à lui, cette fois pour une randonnée à bicyclette en Afrique se rendant du Caire, en Égypte, jusqu’à Cape Town, en Afrique du Sud, j’étais aux anges et j’ai accepté sans hésiter. Ce voyage a été l’une des choses les plus formidables que j’avais accomplies jusque-là dans ma vie, une expérience qui a contribué radicalement à changer mes idées préconçues sur le développement, l’Afrique et les droits humains.

Nous avons entrepris cette expédition, appelée « Tour d’Afrique », à titre de membres d’un groupe d’environ 45 cyclistes provenant d’un peu partout dans le monde. Peu de temps après notre inscription à l’expédition, nous nous sommes rendu compte que le voyage allait nous procurer une excellente occasion de faire de la sensibilisation sur les problèmes du Tiers Monde et de recueillir des fonds pour venir en aide aux populations. Nous avons alors décidé de demander à tous nos amis et aux membres de notre famille de verser une contribution pour notre expédition, que nous avons rebaptisée « Pedal for Hope » (Randonnée de l’espoir), puis versé tous les fonds recueillis à la fondation Aga Khan Canada (AKFC). L’AKFC finance des projets menés un peu partout au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique dans le domaine des soins de santé, de l’éducation et des services sociaux. Le 14 janvier, au pied des pyramides de Giseh, et après avoir amassé plus de 50 000 $ au profit de la fondation Aga Khan Canada, nous entreprenions un périple qui allait nous mener dans 10 pays différents. Partis d’Égypte, nous avons traversé le Soudan, l’Éthiopie, le Kenya, la Tanzanie, le Malawi, la Zambie, le Botswana, la Namibie et l’Afrique du Sud, pour un voyage qui s’est échelonné sur presque quatre mois et demi. Nous avons vu certains des paysages les plus rudes et les plus beaux du monde, traversé des déserts, des forêts et des jungles, des lacs et des rivières. Aujourd’hui, je peux dire sans hésiter qu’il n’existe aucun endroit de la planète aussi étonnant, extrême et époustouflant de beauté que l’Afrique.

Le voyage a été très difficile sur le plan physique. Nous parcourions en moyenne 120 kilomètres par jour, selon l’état du terrain. Dans bien des régions d’Afrique du nord, il n’y avait pratiquement pas de routes. Nous devions pédaler dans le sable mou, la boue et la poussière, sur des surfaces très abîmées ainsi que sur de la roche ou du gravier. Lorsque les conditions étaient particulièrement mauvaises, nous ne parcourions que 50 kilomètres par jour. Plus nous allions vers le sud, plus l’état des routes s’améliorait et plus il devenait facile de pédaler. Vers la fin du voyage, la distance parcourue quotidiennement a atteint en moyenne 140 à 150 km, notre record ayant été un éreintant 207 km.

Notre routine quotidienne est demeurée sensiblement la même pendant tout le voyage : debout avant le lever du soleil, nous enfilions nos vêtements de cycliste, démontions nos tentes, prenions le petit-déjeuner et nous élancions sur la route. Généralement, nous étions prêts à partir dès 7 heures, pour être en mesure de parcourir la plus grande distance possible avant que la chaleur du soleil n’atteigne son maximum, vers midi. Chaque jour, les organisateurs de l’expédition prévoyaient un arrêt pour le déjeuner à mi-trajet, et nous procuraient des sandwiches et des jus ; nous pouvions alors nous détendre un peu avant de reprendre la route. Un deuxième camion était posté à la fin du trajet pour que nous sachions où nous arrêter. À notre arrivée au camp, nous installions nos tentes, prenions un petit goûter, faisions les réparations nécessaires sur nos bicyclettes ou nous détendions jusqu’à l’heure du dîner. Tous les participants étaient exténués et se dirigeaient vers leur tente sitôt le repas du soir terminé. Souvent, notre camp était situé juste à côté de la route, et notre sommeil était ponctué par le bruit des camions, des véhicules chargés de personnes ou d’animaux, d’autobus de touristes, de véhicules militaires ou de camions 18 roues. Il nous arrivait aussi d’être installés au beau milieu d’un désert, à une distance de 20 kilomètres de l’agglomération humaine la plus proche. Notre routine quotidienne étant très astreignante, il nous devenait très difficile de la maintenir jour après jour. Par chance, nous avions une journée de repos tous les six jours, et nous en profitions pour visiter les villes, les capitales et les attractions touristiques de la région.
Pour moi, à part le défi d’ordre physique consistant à parcourir à vélo une si grande distance, l’aspect le plus important de ce voyage a été l’éducation informelle dont j’ai bénéficié sur le continent africain, et la possibilité que j’ai eue de constater par moi-même l’état du développement en Afrique. Pour bien des étudiants, l’apprentissage sur le développement et les droits humains se fait par l’intermédiaire des institutions universitaires, des livres et des revues. Chaque pays que nous avons traversé offrait des images et des leçons particulières, et constituait pour moi un terrain d’apprentissage distinct. Par exemple, en Égypte, j’ai pu voir les effets de la mondialisation et du tourisme sur le multiculturalisme et le patrimoine. J’ai été très attristé de voir que certains des endroits qui font partie du patrimoine mondial, comme les pyramides et le Sphinx, n’étaient pas bien entretenus, et que des tonnes de détritus jonchaient le sol. En face des pyramides, de l’autre côté de la rue, se trouvaient un restaurant Pizza Hut et un Kentucky Fried Chicken… allez comprendre !

Le trajet de notre expédition avait été conçu de façon à éviter complètement les zones de danger ou de conflit. Ainsi, au Soudan, nous sommes restés très loin de la région du Darfour. Toutefois, si le conflit faisait surtout rage dans cette région, les tensions ethniques nord-sud et la présence étrangère étaient très visibles. Partout où nous sommes allés, en particulier dans la capitale, des centaines de véhicules des Nations Unies circulaient dans les rues afin d’offrir divers services. Malheureusement, je me suis rendu compte que dans la plupart des cas, les travailleurs de l’ONU restaient bien à l’abri dans leurs VUS à quatre roues motrices climatisés et entraient rarement en interaction avec les populations locales. J’ai cru au début avoir affaire à un stéréotype, mais malheureusement, je crains que ce scénario ne soit généralisé. Le Soudan demeure le pays qui m’a le plus impressionné. Les Soudanais étaient les gens les plus hospitaliers et accueillants de tous. Même s’ils possédaient peu de choses, ils les partageaient avec nous sans hésiter. Nous avons été invités dans plusieurs domiciles où l’on nous a offert de la nourriture, des boissons fraîches, une douche et un endroit où nous asseoir et nous reposer pendant un moment.
En Éthiopie, j’ai pu prendre la mesure du complet dénuement et de la pauvreté absolue avec lesquels sont aux prises les êtres humains dans certaines parties du monde. J’ai rencontré des gens qui souffraient véritablement et j’ai compris à quel point nous avions de la chance ici, en dépit de nos problèmes personnels. J’ai été entre autres témoin de certaines des techniques de survie auxquelles ont recours les gens, comme la prostitution, qui est devenue une méthode de plus en plus répandue pour gagner quelques dollars. De nombreuses jeunes filles de mon âge sont attirées par ce moyen de gagner de l’argent rapidement. Par ailleurs, une singulière situation s’est installée à la suite des récentes élections éthiopiennes : les membres du parti légitimement élu ont été emprisonnés, et le parti qui contrôlait préalablement le gouvernement a repris le pouvoir.
Au Malawi, j’ai été complètement abasourdi de voir le nombre de victimes de la pandémie de VIH/sida. Possédant des infrastructures de santé qui comptent parmi les moins efficaces du continent, le Malawi a été littéralement décimé par le sida, et la fabrication de cercueils est devenue l’une des industries les plus florissantes au pays. Les entreprises de fabrication de cercueils sont dorénavant aussi nombreuses dans cette région que le sont les restaurants Tim Horton’s au Canada. Quand on pense à tout ce que cela implique, on peut vraiment s’imaginer à quels types de problèmes le continent africain doit faire face comparativement à ce qui est le cas ici.
Ainsi, chacun des pays que nous avons visités était aux prises avec des problèmes distincts, mais présentait d’intéressantes possibilités d’élargir nos horizons et nos perceptions du développement et du Tiers Monde. Je pourrais vous raconter bien d’autres choses à propos de mon voyage, mais il me serait très difficile d’exprimer tout ce que j’ai vécu avec des mots.
Je me considère extrêmement chanceuse d’avoir pu visiter ce continent et participer au Tour D’Afrique/Pedal for Hope. Mon expérience africaine m’a permis d’ouvrir les yeux et de me remettre en question à bien des égards. J’ai été forcée de reconsidérer une bonne partie de mes façons d’agir en songeant à leurs impacts sur le reste du monde. Par exemple, je m’efforce de ne pas trop utiliser d’eau quand je prends une douche et de ne pas laisser de nourriture dans mon assiette à la fin d’un repas. Je fais aussi davantage de recyclage et suis plus critique envers les entreprises qui s’adonnent à l’extraction de ressources naturelles et humaines en Afrique. J’essaie de savoir d’où proviennent les produits que j’achète et de me renseigner sur les entreprises qui font la promotion des médicaments génériques dans les pays en développement. Ce voyage a eu sur ma vie quotidienne des impacts qui vont bien au-delà des souvenirs touristiques. Je crois fermement que pour tous les étudiants qui veulent en apprendre davantage sur le développement, les droits humains et les « vraies » choses qui existent au-delà de nos frontières, un voyage à travers le monde est le terrain d’apprentissage idéal.
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