Par Kelly O’Connor
Le 8 juillet 2008 : en cette journée chaude et poussiéreuse, je suis installée tant bien que mal sur une minuscule chaise de plastique, une montagne de classeurs et de papiers sur les genoux, stylo en main. Sandra, ma partenaire de recherche ghanéenne, est elle aussi assise sur une petite chaise d’école primaire, s’éventant de temps à autre à l’aide de nos guides d’entrevue. C’est notre première journée d’entrevues dans le cadre du Séminaire 2008 d’Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC), et nous nous trouvons dans une école primaire du nord du Ghana où s’égosille une multitude d’enfants. Ces entrevues visent à déterminer les difficultés et les obstacles qui, à l’échelle locale, entraînent un taux d’abandon scolaire disproportionné chez les enfants.
- Quel est ton nom ?
… Silence…
- Comprends-tu l’anglais ?
- Oui !, répond l’élève en hochant la tête avec enthousiasme.
- Quel âge as-tu ?
L’élève regarde partout sauf en notre direction, Sandra et moi échangeons un regard, et je sens que la journée risque d’être longue.
Différentes variations de ce scénario se sont répétées au cours des deux semaines qui ont suivi, durant lesquelles nous nous sommes rendues dans de petites villes situées dans les régions rurales du Ghana, afin de réaliser des entrevues avec des parents, des administrateurs, des professeurs et des enfants, tant à l’école qu’à l’extérieur de l’école. Sandra, Gifty, Katie, mon autre partenaire canadienne, et moi avons interviewé le chef d’un village, conversé avec un groupe de mères occupées à broyer des cacahuètes à l’ombre de grands arbres, provoqué l’arrêt total des activités d’écoles entières avec nos caméras et chassé plus d’un élève trop curieux qui, penchés aux fenêtres de l’école, cherchaient à écouter nos entrevues « confidentielles ». Nous avons pris connaissance de la situation difficile des enseignants des écoles primaires, sous-payés et surchargés de travail, des efforts des étudiants qui tentent de briser le plafond de verre qui les empêche d’aller plus loin que le niveau primaire et de ceux qui essaient d’accéder à l’enseignement, ainsi que de la détermination des parents analphabètes qui sont prêts à travailler d’arrache-pied pour faire en sorte que leurs enfants aient de meilleures chances qu’eux dans la vie. Avec les deux autres groupes de recherche qui ont travaillé avec nous, nous avons réussi à parler à 314 personnes au cours de ces quatorze jours, répartis dans quatre communautés et sept écoles primaires et secondaires. Ce travail a été à la fois exténuant, stimulant, frustrant et incroyablement enrichissant.
Au terme de cette expérience au cours de laquelle j’ai appris énormément, que je n’ai d’ailleurs pas fini d’assimiler plusieurs mois après mon retour, il y a un cadeau en particulier que j’ai reçu des parents et que j’espère ne jamais oublier :
- Croyez-vous qu’il est important pour les filles d’aller à l’école ?
- Oui, bien sûr, nous voulons qu’elles deviennent comme vous...
Soudainement, je me suis mise à voir sous un jour entièrement différent toutes mes inquiétudes de privilégiée face à mes notes, mes travaux et mes activités extrascolaires. Assise sur ma petite chaise à suer dans mes beaux vêtements, le stylo en l’air au-dessus de mes documents, occupée à effectuer un projet de recherche avec une ONG étrangère et le ministère ghanéen de l’Éducation, je suis restée littéralement bouche bée. Comment répondre à cela ? Vous voulez que votre fille soit comme nous, vraiment ? Quel honneur, quel immense honneur. Cette prise de conscience, ce cadeau que m’ont fait les parents du nord du Ghana, suscitent en moi d’intenses interrogations sur une base régulière, qui continuent de m’ébranler dans mes certitudes ; comment puis-je mettre à contribution ce que j’ai pour que votre enfant puisse aller à l’école et à l’université, et jouisse des mêmes possibilités que moi ? Cette recherche aura-t-elle un impact positif sur sa vie, ou sur la vôtre ? Je reste aux prises avec beaucoup plus de questions que de réponses, tandis que mes souvenirs des voix, de la poussière, du tonnerre de la saison des pluies et des parfums du Ghana m’incitent constamment à poursuivre ce questionnement.
