Par Kevin Freedman, ancien étudiant, University of Winnipeg
C’était le premier soir depuis presque une semaine que je ne portais pas le chemisier officiel associé à mes fonctions, et ce serait la dernière fois, pour une autre semaine, que je pourrais porter mes propres vêtements. Après avoir travaillé pendant cinq jours d’affilée à assurer l’accompagnement et la protection de Yan Christian Warinussy, lauréat du prix John-Humphrey pour la liberté, édition 2005 (1) , nous avons pu nous détendre un peu et participer à la fête organisée à l’occasion du 43 e anniversaire de naissance de M. Warinussy. Depuis le mois de juin 2006, ce dernier et l’ONG d’aide juridique LP3BH (Institut pour la recherche, l’analyse et le développement de l’aide juridique), dont il est le fondateur et le directeur exécutif, faisaient partie des clients de Peace Brigades International (Brigades de paix internationales, PBI), l’organisme des droits humains au sein duquel je travaillais à titre de bénévole depuis sept mois en Indonésie.

PBI ne se rend dans un pays qu’à l’invitation d’une organisation locale. Nous faisons appel à nos vastes réseaux internationaux et nationaux afin de fournir une aide morale et physique aux organisations qui en font la demande, et qui, pour être partenaires de PBI, doivent toutes œuvrer à titre légal et selon une approche non violente. Par une surveillance constante de la situation locale, le partage d’information dans les réseaux de PBI et une protection physique, les bénévoles de PBI visent à créer un espace protégé permettant aux défenseurs des droits humains (DDH) d’exercer leurs activités en toute sécurité.
Si la question « Qui va surveiller la police » revient souvent, les gens demandent rarement « Qui va défendre les défenseurs des droits humains ». Et c’est là que PBI entre en scène. Dans les zones de conflit un peu partout dans le monde, les DDH, qui peuvent être des avocats, des militants environnementaux, des journalistes, des défenseurs des droits des victimes ou bien d’autres intervenants aux méthodes non violentes, font souvent l’objet de menaces permanentes de la part d’une variété d’acteurs puissants dont les intérêts sont contraires à ceux du public.
J’ai découvert l’existence de PBI à l’été 2005 et joint les rangs du Projet Indonésie (PI) au bout de plus d’un an de préparation, qui consistait en un séminaire d’évaluation de deux semaines en Allemagne, la lecture de plusieurs ouvrages de travail, de douzaines d’articles et d’essais ainsi qu’un séjour de quatre mois dans une école de langues. J’ai été déployé en Papouasie occidentale, la plus vaste et la plus à l’est des provinces d’Indonésie. Pour moi, c’était pratiquement le bout du monde. C’est une terre aux cultures fascinantes où l’on dénombre plus de 250 langues (pas des dialectes, des langues !) et où l’on trouve la faune et la flore les plus diversifiées et uniques de la planète. Une bonne partie des habitants mélanésiens de cette région utilisaient encore des outils de pierre il y a quelques décennies à peine, et dans un grand nombre des communautés les plus isolées, la langue indonésienne et l’éducation moderne n’ont pas été introduites.

Dans les années 1960, après la fin de la période de colonisation hollandaise, l’Indonésie a annexé cette vaste région, à l’encontre de la volonté de nombreux Papous habités d’un fort désir d’indépendance. Au terme d’une succession d’événements qui sont encore considérés comme des injustices par la plupart des observateurs, la mainmise de l’Indonésie sur la Papouasie a fini par être acceptée par la communauté internationale. Depuis lors, une série de mouvements ont tenté de mettre de l’avant un projet indépendantiste, certains prônant la violence, mais la plupart adoptant une démarche pacifique. Pour écraser ces petites révolutions, le régime militaire indonésien a eu recours à ce que d’aucuns considèrent comme une force indue, et été accusé de graves violations des droits humains. Depuis 40 ans, et particulièrement au cours des dernières années, les communautés se sont mises à réclamer justice, et de nombreux Papous, parmi lesquels figure Yan Christian Warinussy, ont entendu cet appel. En raison de son refus de se taire et du travail qu’il accomplit tous les jours, M. Warinussy ainsi que sa famille et ses collègues de travail ont fait l’objet de menaces physiques et de manœuvres d’intimidation anonymes (et parfois moins anonymes) ; il est rare que les autorités ne soient pas au courant de leurs moindres faits et gestes. Mais en dépit de tout cela, M. Warinussy ne baisse pas les bras et ne se laisse pas intimider par ceux qui voudraient le réduire au silence.
Je songe à tout cela alors que je suis assis derrière lui, à sa soirée d’anniversaire. Pendant toute la semaine prochaine, moi et mon partenaire de PBI porterons fièrement notre chemise bleu clair d’accompagnateurs et nous rendrons dans plusieurs villages avec M. Warinussy, lui procurant ce qu’il appelle « un degré de confort et de sécurité accrus ». Il n’a pas peur, bien au contraire, mais la question de sa mort possible aux mains des autorités revient souvent dans les discussions que nous avons avec lui et sa femme. Il semble que ce soit une éventualité à laquelle il est préparé, mais sa foi et sa confiance l’encouragent à poursuivre sa cause.
L’idée de risquer sa vie pour défendre ses convictions est difficile à comprendre pour moi, comme ça l’est probablement pour presque tout le monde en Occident. Si des gens voulaient me tuer en raison de mes convictions, est-ce que je pourrais faire ce que fait Yan Christian ? Aurais-je la capacité de mettre de côté ma peur pour ne pas qu’elle m’empêche de donner ma pleine mesure, et pourrais-je persister et continuer d’accomplir un travail aussi difficile qu’ingrat, tout en me heurtant constamment à divers obstacles qui risquent de me mener à l’échec ? J’aimerais pouvoir répondre par l’affirmative, mais pour l’instant, je me contente d’être très inspiré et fasciné par les DDH avec qui PBI travaille quotidiennement ici, en Papouasie. J’espère un jour être en mesure d’accomplir une action aussi utile dans l’anonymat, comme ils le font.

(1) Droits et Démocratie décerne chaque année le Prix John-Humphrey pour la liberté afin d’honorer un organisme ou une personne de toute région du monde, y compris le Canada, pour sa contribution exemplaire à la promotion des droits de la personne et du développement démocratique.
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