Par Hannah Watler, Délégation de la Vancouver Island University
Il y a un peu plus d’un an, pendant l’un de mes cours d’études internationales à la Vancouver Island University (VIU), je me suis mise à réfléchir en regardant à travers la fenêtre d’une de mes classes. Des nuages gris flottaient très bas comme des volutes de fumée et dissimulaient les montagnes et l’océan. La pluie caractéristique de la côte ouest tombait en un staccato continu et avait sur moi un effet hypnotique. Soudain, le bruit d’une porte refermée m’a brusquement tirée de ma rêverie, et j’ai reporté mon attention sur ce qui se passait dans la classe. Nous étions en train de discuter du « développement international dans le tiers-monde ». De nombreuses questions se bousculaient dans mon esprit. La terminologie employée suscitait chez moi des réticences. Premièrement, lorsqu’on emploie le terme « développement », j’ai le sentiment que l’on perpétue la notion selon laquelle la majorité du monde n’est pas civilisée. J’ai l’impression que l’on place le mode de vie occidental sur un piédestal auquel toutes les nations du monde devraient aspirer. Alors qu’en réalité, si tout le monde vivait dans un tel luxe, nous aurions besoin de plusieurs planètes Terre pour soutenir ce train de vie. Serait-il possible de distinguer les différents pays autrement qu’en termes de pays « développés » et « sous-développés », ou de « premier monde » et de « tiers-monde » ? Existe-t-il une terminologie qui ne soit pas ethnocentrique ? Peut-être que « pays exploitants » et « pays exploités », ou « pays cupides » et « pays opprimés » conviendraient davantage. Non, me suis-je dit, ces termes sont trop négatifs. Je souhaitais aborder la chose de façon positive et jeter un peu de lumière sur la situation. Alors, retour à la case départ...
Les disparités entre les pays riches et les pays pauvres s’accentuent constamment, avec pour résultat que de moins en moins de pays sont en mesure de subvenir aux besoins de leur population. Je me suis soudain rappelé certains termes que j’avais entendus auparavant, comme « pays minoritaires », en référence au Nord, et « pays majoritaires » en référence au Sud. Je crois que ces termes reflètent ce qui se passe dans le monde, sans avoir de connotation ethnocentrique. Ces termes expriment la façon dont notre système mondial a fini par façonner le monde dans lequel nous vivons. Il y a plus de gens pauvres que de gens riches, c’est la réalité, mais cette réalité est-elle immuable ? Y a-t-il des moyens de changer les choses ? Peut-être par le développement, mais pas si cela signifie transformer les pays majoritaires en sociétés individualistes axées sur la consommation. Toutes ces questions sont demeurées en suspens dans mon esprit.
Quelques semaines plus tard, nous étions arrivés au milieu du semestre, et vous savez ce que cela signifie… les travaux de mi-session ! Mon agenda débordait de travaux à rendre et d’examens à préparer. Les questions que je m’étais posées à propos du développement semblaient s’être évaporées. Un lundi matin, alors que j’étais encore engourdie par le sommeil, j’ai remarqué une affiche nouvellement ajoutée au babillard de l’université en gravissant un escalier. Il s’agissait du projet Ghana-Canada Partnership for Environmental Education. Le mot « partenariat » a attiré mon attention, et j’ai voulu en savoir plus. L’affiche expliquait que ce partenariat sur cinq ans financé par l’ACDI était une collaboration entre la VIU et deux collèges situés au Ghana, la Sunyani Polytechnic (S. Poly), et la Sunyani Faculty of Forest Resource Technology (FFRT). Une fois l’an, une équipe d’étudiants et de professeurs de la VIU se rendent au Ghana pendant un mois, et des professeurs et des étudiants du Ghana (sous réserve de l’approbation de l’ambassade du Canada) séjournent au Canada pendant un mois. Pendant cette période, de nombreuses activités sont prévues, et des plans doivent être établis pour assurer la poursuite des projets après le retour des équipes au pays. J’ai découvert que l’objectif du projet était de contribuer à réduire la pauvreté par des programmes d’éducation environnementale menés à Sunayni, capitale de la région de Brong-Ahafo, et dans les zones environnantes du centre du Ghana. Élaboré sur la base d’une évaluation en profondeur des besoins des communautés, le projet consiste à mettre en œuvre des programmes axés sur l’éducation participative et la transmission des connaissances dans les domaines du VIH/sida, de la gestion des feux de brousse, de l’assainissement des eaux, de l’écotourisme et de la réduction des déchets. Par pure coïncidence, la date d’échéance pour la soumission des candidatures était le lendemain. Ce projet a piqué mon intérêt en raison de l’accent qu’il mettait sur le mot partenariat, et j’ai décidé de soumettre ma candidature.
En janvier 2008, j’ai appris que ma candidature avait été acceptée, que le départ était fixé au mois d’avril suivant et que je devais commencer le plus vite possible à assister à des rencontres hebdomadaires préparatoires. J’étais très enthousiaste, sans encore trop bien savoir ce que l’avenir me réservait. Peu à peu, les choses se sont mises à se clarifier. J’ai appris que le projet était centré sur une approche participative en matière d’éducation, pour qu’un apprentissage complet puisse avoir lieu, et que les participants étaient pleinement engagés à toutes les étapes. J’ai également appris que l’un des objectifs fondamentaux du projet était la « transmission des connaissances ». Cela voulait dire que l’apprentissage allait se dérouler selon un modèle qui différait de la méthode traditionnelle où un professeur « expert » donne un cours à des étudiants qui écoutent passivement. L’enseignement serait plutôt basé sur un échange interactif allant dans les deux sens. Le modèle de la transmission des connaissances met l’accent sur l’apprentissage réalisé les uns au contact des autres, dans un contexte où personne n’est considéré plus savant ou compétent que les autres. Il permet de mettre en valeur les différentes expériences de vie qui nous ont façonnés et de les transmettre aux autres. Mes idées floues sont alors graduellement devenues plus claires à mesure que je réalisais que nous ne serions pas là pour dicter comment les choses allaient se passer dans la communauté. Notre rôle consisterait plutôt à faciliter les processus et à apporter de l’aide, selon les besoins. En d’autres mots, ce projet de développement était centré sur l’autonomisation, plutôt que sur l’imposition de méthodes et de solutions. C’est parfait, me suis-je dit, c’est très joli en théorie, mais est-ce vraiment applicable ? Je n’allais pas tarder à avoir la réponse à mes interrogations.
Le vrombissement familier des moteurs de l’avion résonnait dans mes oreilles. Alors que l’appareil décollait de la piste, à Amsterdam, en direction d’Accra, capitale du Ghana, j’avais le sentiment que commençait pour moi un épisode déterminant de ma vie. J’ai senti mes paupières s’alourdir, et en dépit des ronflements bruyants du passager qui somnolait à mes côtés, je suis tombée dans un profond sommeil pour ne me réveiller qu’à l’atterrissage. Mon séjour d’un mois était rempli d’activités. Je travaillais au volet sensibilisation/éducation sur le VIH/sida du projet. Ensemble, avec les conseils d’étudiants, de professeurs et de divers acteurs de la communauté, nous avons élaboré des stratégies de transmission des connaissances. Nous avons créé des jeux de rôles et des sketches portant sur la stigmatisation que subissent les personnes séropositives pour le VIH. Nous avons conçu des activités qui faisaient appel à l’expression artistique pour permettre aux participants de dire comment ils se sentiraient s’ils contractaient le VIH. Nous avons expliqué l’utilisation adéquate des méthodes contraceptives. Notre dernière stratégie de transmission des connaissances était un forum d’action jeunesse sur le VIH/sida, auquel ont participé près de 400 jeunes de la communauté. Ce forum comportait des exposés d’étudiants ghanéens visant à transmettre de l’information de base sur le VIH/sida, un témoignage d’un membre de la communauté vivant avec le VIH, des numéros de danse expressive, des jeux interactifs et une discussion en table ronde avec différentes personnes-ressources de la communauté œuvrant dans le domaine du VIH/sida. Les questions étaient bienvenues à tout moment durant le forum, et la discussion était encouragée.
Ce qu’il y avait d’admirable à propos de ce forum, c’est qu’il a permis d’illustrer la capacité de la communauté à travailler ensemble afin de se protéger contre le VIH/sida. Les panélistes ont pris conscience des capacités et des ressources de leur communauté, et de l’intérêt que suscitait cet enjeu chez les jeunes. Lors du forum, les participants ont décidé de financer un programme de formation d’éducateurs qui pourront sensibiliser leurs pairs.
En repensant à mon expérience, je me rends compte que le temps que j’ai passé au Ghana m’a transformée. Non seulement ai-je appris plus de choses à cette occasion que dans toutes mes années à l’université, mais j’ai aussi appris une approche différente en matière de développement. J’ai compris que je ne devais pas tenir pour acquis que « notre façon d’être est la meilleure ». Au Ghana, j’ai côtoyé la pauvreté, qui atteint dans ce pays des proportions plus élevées que tout ce que j’avais connu auparavant. Même si cette situation m’a attristée, j’ai aussi appris que les Ghanéens comptent parmi les peuples les plus heureux du monde. Venant d’un pays minoritaire où les taux de suicide et de dépression explosent et où tous semblent pouvoir satisfaire à leurs besoins de base, cette découverte m’a déconcertée. Que fait le Ghana que nous ne faisons pas ? J’ai appris au contact du mode de vie ghanéen l’importance de se détendre, de rire, de profiter des moments passés avec les amis et la famille et de prendre le temps de contribuer à bâtir une communauté forte et en santé. Les gens que j’ai rencontrés au Ghana m’ont aidée à comprendre que ce dont nous avons besoin, c’est d’un équilibre et d’une compréhension mutuelle afin de pouvoir bâtir un avenir durable. Nous aurions intérêt à réduire quelque peu notre train de vie, pour faire en sorte que le reste du monde puisse satisfaire ses besoins de base. J’ai appris que pour que le développement fasse réellement une différence, il doit être redéfini pour pouvoir réellement mener à l’autonomisation des communautés, en s’appuyant sur la participation de tous les membres de cette communauté.
Pour obtenir plus d’information sur le projet, rendez-vous à http://www.mala.ca/ghana/.
